[nouvelle écrite pour le concours du CROUS 2006 sur le thème "Prisons"]


Je me souviens. Je suis libre et je me souviens...

L'outback. Ce trou du cul du monde dans lequel il a passé toute son enfance. Toujours convaincu que cet isolement l'avait rongé et doté de barreaux intimes – ceux de l'agoraphobie ? Paradoxe de ces espaces de liberté illusoire, enjamber les barbelés de la ferme de son père ne lui suffisait pas à s'enfuir. Plusieurs fois il avait tenté de fuguer, à la recherche d'autres mondes, mais les infinis paysages sur sa route avaient constamment eu raison de sa détermination. Il rentrait toujours avant même qu'on ne se soit aperçu de sa disparition avortée. Et retournait sous son lit où il pouvait rester prostré pendant des heures, rêvant à des espaces plus restreints et moins plats.

Pourquoi Dieu l'avait-il propulsé en plein milieu de l'Australie ? Quelle malchance… D'ailleurs il ne croyait pas en Dieu – il le faisait croire à ses parents pour ne pas les vexer. Il lui était impensable que Dieu soit assez cruel ou idiot pour s'être trompé à ce point ! N'aurait-il pas pris conscience qu'il n'existait aucune concordance entre son lieu de naissance et son âme profonde ? Non, Dieu ne pouvait exister… Pourtant il ne pouvait s'empêcher de l'implorer de temps en temps.

Si tu existes, peux-tu faire quelque chose pour corriger cette  erreur ?

L'espace réel lui faisait peur mais l'espace de son imagination était sans limites. L'échappatoire était dans sa tête. Il s'inventait des lieux clos dans lesquels il aurait aimé s'évader. Des labyrinthes, des grottes, des châteaux, des abîmes, des fusées… Il avait même affiché au-dessus de son lit une reproduction des Carceri de Piranèse, dont l’aspect glauque inquiétait sa mère. Il était fasciné par les horizons réduits. Pour lui, cela n'impliquait pas un manque de liberté. Au contraire puisque les obstacles imposés au regard obligent à chercher. C'était là le fond du problème dans l'endroit où il vivait: il n'y avait rien à trouver puisque tout était déjà offert dans cette profondeur quasi illimitée des étendues ! Comme une impression de vide étourdissant. Il ne parvenait pas à entrevoir une stimulante découverte. Aucune possibilité d'être surpris. Aucun défi.

Il existait un seul secteur qui le fascinait un tant soit peu dans les alentours: une petite cuvette naturelle, pourvue d'un peu plus de végétation, perdue dans l'immensité de l'espace, à quelques centaines de mètres de la ferme. Il aimait s'y réfugier régulièrement. Comme si cette dépression géographique dialoguait avec sa propre dépression chronique que générait la platitude morne et désespérément désertique de la région. Il ne voyait plus l'horizon lorsqu'il se trouvait en contrebas, lui laissant le loisir de l'imaginer et de le remodeler à sa façon.

Au loin, les montagnes s'avancent, escortées de leurs fidèles sapins...

Il adorait vaquer à d'imaginaires occupations, slalomer entre les quelques buissons et arbustes qui peuplaient son seul lieu d'épanouissement, converser avec les fées et elfes qu'il savait dormir au fond de chaque animal qu'il croisait… Sa solitude s'évaporait provisoirement à chaque fois qu'il oubliait les grands espaces qui l'entouraient. Mais lorsqu'il ressortait de ce refuge concave – il fallait bien retourner à la ferme pour le dîner ! – il ne pouvait s'empêcher de ressentir un pincement au cœur. Les retrouvailles brutales avec sa réalité de fils du bush l'emplissaient de frissons désagréables. Parfois il tentait d'exorciser ce mal en criant face à l'horizon, s'alliant avec le vent pour se donner un peu plus d'assurance.

    Il n'y avait qu'un moyen pour lui d'apprécier l'espace: la nuit. L'obscurité gommait la vision, son côté insondable le fascinait et il pouvait projeter sur cet écran noir tous les univers imaginaires possibles. Il n'avait jamais compris pourquoi les autres enfants avaient peur du noir ! Son autre asile était évidemment la ferme. La grange lui servait de donjon ou de vaisseau spatial. L'étable était sa ville ou sa garnison de vaches-soldats, avec ses fidèles chiens-lieutenants et son tracteur-tank. Et la maison était une source intarissable d'idées tant qu'il n'apercevait pas l'horizon par la fenêtre !

J'organise un bal au château. Pourrais-je vous y convier, gente dame ?

Plus tard, alors qu'il était adolescent, son mal-être s'est intensifié. Il perdit en grande partie sa faculté d'évasion fictive et ressentait un appétit grandissant de rencontres – un besoin de plus en plus lié aux pulsions hormonales qu'il ressentait alors qu'il regardait régulièrement la télévision, son nouveau compagnon d'infortune ! Outre son penchant naissant pour la masturbation, sa nouvelle échappatoire consistait en une appréhension futurible de sa propre vie. Il tentait d'élaborer différents scénarios de son avenir, soit pessimistes, soit idéalistes, soit fatalistes.

Petit à petit germait l'idée de s'exiler à Sydney pour ses études supérieures. Véritable obsession, ce projet l'avait progressivement plongé dans ses études par correspondance. Sa motivation était devenue hors norme et la perspective d'une vie urbaine paraissait décupler ses capacités intellectuelles. Il semblait se replier encore plus sur lui-même mais c'était pour une cause noble: s'ouvrir à un monde lointain et inconnu.

 Mummy, Daddy, l'année prochaine je pars étudier l'architecture à Sydney !

Il n'avait jamais su si ses parents avaient été conscients de ce qu'il ressentait. Toujours est-il qu'ils l'ont encouragé à suivre ses rêves. Alors il est parti. A Sydney. A 18 ans. Seul mais enthousiaste. Un imbroglio de rues et un gigantisme urbain l'envahirent dès son arrivée. Nouveaux paradoxes. Il se sentait respirer sous le ciel pollué. Il se sentait vivre dans la foule anonyme. Il se sentait libre au milieu des murs. Il se sentait lui-même !

Mais l'illusion fut de courte durée. Il ne parvenait pas à se lier d'amitié avec les personnes qu'il rencontrait. Confiné dans un mutisme de timidité et un sentiment d'infériorité. La ville s'avérait hermétique tant il était habitué à l'absence de rapports sociaux. Tout lui sembla vite superficiel et inhumain. Le béton lui parut finalement bien froid et il se surprit à se réfugier dans le jardin botanique, à la recherche de quelques éléments naturels familiers. S'était-il fourvoyé à ce point en pensant que son mal-être était induit par le lieu où il avait vécu?

Si je ne suis d'aucun lieu de ce monde, où dois-je aller?

Il se considérait inapte à vivre dans ce monde mais incapable de renoncer à la vie. Persuadé qu'il était devenu un modèle de dilemme permanent. Un martyr des temps modernes. Un néo-romantique dont la douloureuse solitude intrinsèque ne le quitterait jamais. Il abandonnait l'architecture – sa vision du monde était en décalage avec l'urbanisme contemporain qui tendait à briguer l'espace et la lumière – et se lançait dans des études de littérature et d'histoire. Pour fuir à la fois l'espace et le temps.

Il finit par se convaincre qu'il devait s'habituer à son état de mélancolie. Il le cultivait même à outrance. Malsain masochisme qui le poussait à des actes extrêmes: il laissait toujours ses volets baissés et sortait rarement en-dehors des heures de cours. Il ne s'accordait que quelques sorties nocturnes par mois, cherchant vainement à fuir les lumières parasites de la ville pour retrouver la nuit étoilée, sans doute le seul élément qui lui manquait de son passé dans l'outback.

Prends-moi, Lune, et aide-moi à m'échapper...

Il autoalimentait sa solitude et s'éloignait de plus en plus de la réalité. Des heures à tourner en rond dans sa chambre. Toujours senestrorsum. Pour conjurer le temps et remonter dans le passé. S'il n'existait pas d'espace qui lui convenait sur cette planète, peut-être qu'il trouverait un autre temps auquel il appartenait? Même si cette quête ne menait à aucune issue, il lui paraissait indispensable de comprendre son identité profonde.

Un jour il se mit à lire L'invention de la solitude de Paul Auster. Le titre semblait lui convenir. Un passage retint alors son attention. Echo dans sa propre existence. "Une seule chose est certaine: il ne peut être nulle part tant qu'il ne se trouve pas ici. Et s'il n'arrive pas à découvrir cet endroit, il serait absurde de penser à en chercher un autre". Il fallait qu'il reparte. Retour inéluctable à la ferme. Il lui fallait trouver le lien entre lui et cet espace. Sa géographie intérieure devait se réconcilier avec ses racines. Sinon il était condamné à errer éternellement et sa vie serait un enchevêtrement d'oubliettes fantasmées.

 Mummy? Je reviens à la maison...

Il arriva soulagé à la ferme. Curieusement ces espaces lui avaient manqué pendant ses deux années à Sydney. Troublant. Il se lançait alors dans un procès intime de sa propre conscience. Chercher les coupables de ce malaise géographique qui l'avait corrodé pendant vingt ans. Mais l'inexplicable le conduisait à un non-lieu. Le problème était devenu inidentifiable et azonal. Non-lieu ? Tout était résolu ! Les barrières invisibles s'effondraient au fur et à mesure qu'il prenait conscience que les lieux n'étaient pas cause de mal-être.

Il était temps pour lui d’en finir avec ce palimpseste d’illusions successives ! Ce n'est pas un lieu qu'il lui fallait mais une multitude de lieux. Il ne pouvait se contraindre à choisir un seul espace. La ferme était un point d'attache mais pas une geôle. Le vent l'a compris, il ne se contente pas de souffler sur une contrée unique. Lui aussi était un voyageur. Un homme du monde qui se devait de le parcourir.

Non-lieu. Je suis libre...