[nouvelle écrite pour le concours du CROUS 2008 sur le thème "Rouge"]


La journée s’annonce palpitante ! Un de ces moments de l’automne naissant qui nous laissent encore profiter des rayons chaleureux de notre astre tout en distillant les premières touches de la palette verte-jaune-rouge dont la nature se parera au fil de la saison. J’ai rendez-vous avec Milly, Chloé et Angelo, pour un pique-nique au PETA, le Parc d’Etat Thousco Arkyszo, que tout le monde préfère surnommer le Parc des Eternelles Tractations Amoureuses. Evidemment je suis incorrigible et j’arrive bon dernier à notre point de ralliement – un arbre immense et tortueux dont on a fait le symbole de nos vies entrelacées. La couverture kitsch de Chloé est déjà étendue sur l’herbe et parsemée de sacs, récipients et accessoires.

« J’espère que tu aimeras le dessert, ma p’tite limace, parce que c’est tout ce qui reste ! » Ca c’est Milly. Toujours la plus prompte à dire ce qu’elle pense. Avec ce zeste de sarcasme qui, comme vous le voyez, ne la quitte guère. Aucun homme n’a pu supporter son caractère plus d’un an malgré les charmes que la nature a offert à cette langue bien pendue ! Seuls Angelo et moi sommes fidèles à notre amie depuis deux décennies.

« Dans mes bras, ma limace », s’empresse-t-elle de me lancer, comme une délicate précaution pour soigner en urgence une éventuelle susceptibilité de ma part. Il faut dire qu’elle nous avait manqué notre Milly après son année passée outre-mer pour une expédition scientifico-humanitaire. Voilà ainsi reformée la quadrature de notre cercle. C’est donc avec un mélange de sourires et d’yeux humidifiés par l’émotion que commence notre repas. Milly nous a concocté une salade dont elle a le talent, avec des touches inédites d’épices qu’elle a rapportées de son expérience au bout du monde. Angelo a sélectionné une nouvelle fois un vin blanc que personne n’a jamais goûté et préparé des galettes de céréales à la tomate. Chloé a quant à elle joué la carte de la nostalgie, avec ses fameux gâteaux chocolat-soja que sa grand-mère nous préparait quand on était en vacances chez elle – ce côté "madeleines de Proust" ne m’étonne pas de sa part. Ma contribution est à la fois plus modeste et plus variée : une botte de radis, des fruits secs, une tablette de chocolat au quinoa et un thermos de thé.

Aussi délicieux soit-il, le pique-nique passe presque inaperçu tant l’univers entier semble exercer une force centripète sur la personne de Milly, dont les récits rassasient notre curiosité. La tendance se calme toutefois au moment du dessert : l’"effet madeleine" est bel et bien efficace car la discussion dévie inévitablement vers nos souvenirs d’enfance. Et voilà que ressurgissent les anecdotes, que valsent les taquineries, que fusent les rires, que frissonnent nos épidermes. Je propose alors une partie de Scrabble, que j’ai pris soin d’emmener. Nous adorions y jouer quand nous étions ados, quitte à passer pour des ringards aux yeux des autres – mais peu nous importaient les autres.

Seul Angelo décline l’offre : « Ne vous inquiétez pas, jouez sans moi, je resterai allongé à vos côtés. Je lirai mon journal d’un œil et je vous surveillerai de l’autre pour éviter les tricheries. » Je le fusille gentiment du regard car je sais que sa remarque m’est destinée – une vieille allusion à mon côté mauvais perdant. De toute façon, c’est mon jour de chance car après cinq coups chacun, j’ai déjà casé deux Scrabble et placé "kiwi" sur un "mot compte triple". Rien ne semble pouvoir m’empêcher de battre mon record ! A moins que la terre ne tremble…

« Encore ! - Qu’y a-t-il Angelo ? » Il nous tend le journal.

« UN RENARD INCARCERE
Hier, dans la banlieue de Greenwich, une habitante a découvert dans son jardin un lièvre au cou et à l’échine lacérés. Les divers indices ont conduit la Milice Verte à capturer un renard sur lequel des traces de sang ont été retrouvées. Des analyses sont en cours pour confirmer qu’il s’agit bien de l’ADN du lièvre assassiné. En vertu de la loi XV8-66 sur le végétarisme, le renard a été incarcéré de manière préventive et pourra être sevré et confiné si les soupçons se confirment. »

« Voilà qui va relancer le débat sur la possibilité d’étendre le végétarisme aux races non humaines. »

Cette intervention de Chloé nous surprend. Mais pas à cause de son caractère plutôt réservé. D’ailleurs nous nous sommes toujours tout dit entre amis. Nous parlons librement de politique, malgré nos différends. Les questions religieuses ne nous ont jamais dérangées, tant nous revendiquons un même anticléricalisme. Nous avons toujours eu aussi une extrême liberté dans nos conversations sur la sexualité et sur nos fantasmes – il faut dire que les relations au sein de notre quatuor n’ont pas toujours été uniquement amicales ! Il me semblait donc que nous n’avions aucun tabou. Mais à cet instant, je me rends compte qu’il existait un sujet sur lequel nous nous étions toujours tus : la loi XV8-66.

Nous n’avions que cinq ou six ans quand elle avait été adoptée sous le gouvernement de Thousco Arkyszo. XV8-66 s’était progressivement coulée dans notre société et je me rends compte désormais que son existence provoque en moi un certain malaise, que je ne parviens pas encore à analyser. Je regarde autour de moi, dans un soudain élan de paranoïa instinctive – personne n’est assez proche pour nous entendre.

« J’ai déjà… » Milly tente de nous avouer quelque chose mais les mots se coincent. Trois mots tremblants, une phrase avortée, suffisent à nous plonger dans un silence pesant. Six yeux intrigués sont tournés vers Milly, qui hésite à poursuivre. « Vous savez… » Mais cette fois ce sont des sons de crissement et de collision qui l’interrompent. Les bruits provenaient de la rue voisine. Angelo se dirige vers la haie du parc et nous le suivons. Une chèvre gît sur le macadam et un homme encore sous le choc sort de son véhicule en titubant. Ce genre d’incident est devenu courant depuis XV8-66, dont l’article 7 a instauré l’obligation de laisser tout animal circuler librement. Les villes sont depuis lors confrontées à des problèmes de surpopulation animale qu’aucune mesure politique n’a su gérer. Des animaux renversés, des invasions de rats ou de blattes, de nombreux ennuis sanitaires…

De retour sous notre arbre, Milly tente de reprendre son mystérieux aveu : « Vous savez… je… » Elle doute encore. « Il existe des régions reculées du monde, des populations marginalisées, qui n’ont guère été contraintes à appliquer XV8-66. » Elle marque une pause et nous attendons la suite. Elle observe nos réactions et cela paraît l’encourager. L’immense gêne dont elle avait fait preuve semble s’estomper. Elle sait qu’elle peut tout nous dire.

« J’ai mangé de la viande en Amazonie, chuchote-t-elle alors. J’ai retrouvé des sensations qui étaient enfouies en moi. Des lointains souvenirs d’enfance. Aussi bouleversants qu’avec ton gâteau, Chloé ! » Angelo enchaîne instantanément : « Alors c’est à mon tour de vous avouer quelque chose. Les galettes que vous avez mangées tout à l’heure contenaient de fines lamelles de jambon. »

Après s’être excusé d’avoir fait cela à notre insu, il se justifie en invoquant un acte militant face aux dérives de XV8-66 et il nous explique qu’il fréquente depuis quelques temps un réseau clandestin qui organise un véritable marché noir, resté jusque là invisible aux yeux des autorités. Chloé devient toute pâle. Ces révélations lui donnent-elles la nausée ? Non. Elle nous désigne fébrilement trois hommes de la Milice Verte qui viennent de pénétrer sur la pelouse et se dirigent lentement vers nous. Angelo, étonnamment calme, commente : « Ils sont sûrement à la recherche de témoins à propos de l’accident. »

Ils sont désormais à notre hauteur et l’officier supérieur déclare d’une voix rauque et déterminée : « Contrôle de pureté ». Depuis une douzaine d’années, ces contrôles sont pourtant devenus de plus en plus rares car les autorités ont officiellement déclaré la victoire du végétarisme humain. Je pensais qu’ils étaient désormais réservés aux autres espèces animales, comme ce renard dont parlait le journal. Les deux miliciens subalternes enclenchent leurs détecteurs et je sais avec angoisse que le résultat sera positif. Les lasers sont pointés sur nous, une lumière rouge ne tarde pas à s’allumer sur leurs boîtiers et un lugubre signal sonore s’en échappe.

Chloé est la première à pleurer. Elle panique et tente soudain de s’enfuir. L’officier dégaine son pistolet immobilisateur, vise et tire. Chloé s’arrête net, dans un horrible spasme, et s’écroule. Son front percute violemment une racine sinueuse de notre arbre, dans bruit sourd. Nous n’avons pas le temps d’être terrifiés que les miliciens nous ont déjà mis à terre, les mains derrière le dos, déjà endolories par des menottes trop serrées.

Je sens la terre froide contre ma joue et, malgré l’herbe et les larmes qui me brouillent le regard, j’aperçois le corps inanimé de Chloé et la racine qui rougit autour de son visage.

Elle n’est plus qu’un bloc de chair sans vie.

Et cette viande-là n’est même pas protégée.