[Pour la deuxième fois, je m'inspire de mon ami Salaryman pour écrire une nouvelle de manière instinctive en me laissant guider par ce que m'inspire la musique. La première fois, c'était un mix d'une demi-heure de Salaryman à la radio, en 2006. Cette fois, c'est en écoutant son premier album, "Future Form Of Intelligence", dont j'ai évidemment repris le titre pour la nouvelle.]


J’ai gratté toutes les nuits pendant dix ans. Derrière moi, au fond du tunnel, le souffle m’apparaît de plus en plus pressant, de plus en plus glauque. Au fur et à mesure que s’éloigne ce que je fuis, il en ressort une pression paradoxalement plus forte, comme si le danger grandit quand j’essaie de le rejeter au plus loin de moi.

Mais enfin voilà la lumière. Un petit trou dans la terre. Puis mes mains qui élargissent la voie. Il ne faut que quelques minutes pour que je courre sur la pente du Mont Avenir. Quelques minutes encore pour que je me faufile entre les immeubles, en prenant bien soin d’éviter les routes principales.

Me voilà à proximité de la Gare de la Liberté. L’ironie de son nom est d’autant plus forte aujourd’hui qu’elle va peut-être me permettre de quitter cette planète au peuple fantoche. Je cours depuis déjà une bonne vingtaine de minutes mais je ne sens pas encore d’essoufflement. J’ai pourtant besoin de reprendre mes esprits. Trop d’ivresse pourrait me perdre. Arrête-toi. Tu dois calmer tes ardeurs même si elles sont légitimes après toutes ces années d’attente.

J’expire toute cette crasse et cette impatience qui m’ont accompagnées. Je reprends mon clame et inhale doucement l’air pollué – qui me semble toujours plus pur que l’air moite et insalubre de mes dernières années. Je suis adossé à une benne, je sens la froideur du métal sur mon échine.

« Gkrr… »

Un bruit de l’autre côté. Un son inconnu et qui me fait étonnamment frissonner d’espoir. Je passe  prudemment les yeux  au-delà du coin du grand container métallique. Sur le sol, un petit être à la peau blanche reprend sa respiration comme j’étais en train de le faire de mon côté de la benne. Il a sur son visage l’expression que j’arbore aussi – j’imagine – avec ce mélange de soulagement et de peur, de doute et d’espérance. Je n’ai jamais rencontré ce genre de créature auparavant mais c’est la première fois que je me sens si semblable d’une forme non-humaine.

L’être sursaute lorsqu’il prend conscience de ma présence mais, à la seconde même où il se remet instinctivement debout, son visage prend une tournure sereine et il me fixe en silence. En silence ? Il ne parle pas mais j’entends des voix qui résonnent dans mes synapses.

Je ne sais combien de minutes s’écoulent – peut-être dix, peut-être aucune – mais mon cerveau semble se déconnecter de mon corps puis, au moment de la reconnexion, je sais tout de l’être blanc (Yxanagure Ventaral de son vrai nom, Yxy pour les intimes) et il en sait encore plus sur moi. Yxy, mon pote… L’ami d’une enfance virtuelle qui s’imbrique dans mon véritable passé.

Notre complicité est suffisante pour que l’on n’ait pas besoin de se parler pour se comprendre. Yxy me fixe, droit dans les yeux mais je sens qu’il englobe toute mon âme avec ce regard. Il a raison évidemment… Nous ne pourrons pas sortir d’ici vivants si nous ne combinons pas nos esprits. Yxy possède une sagesse et une perspicacité qui m’ont toujours étonné… même après tout ce passé virtuel et les forts liens qui nous ont unis. Il a compris que nos deux passés étaient assez complémentaires pour qu’ils ne fassent qu’un au sein de deux êtres. Que nous devions unir nos âmes. Je m’appelle Yxy aussi. Et il s’appelle Oko comme moi, évidemment.

Non loin, un groupe de jeunes femmes marche en riant – de quoi peuvent-elles bien rire dans ce monde-là ? Oko et Yxy se prennent la main en silence et s’avancent derrière elles. Ils inscrivent leur présence comme une évidence. Les jeunes femmes continuent de rire et parler comme avant, intégrant Oko-Yxy dans leur conversation. Léantine est amoureuse d’eux, ça se voit à sa manière de les épier du coin de l’œil à chaque fois qu’ils ont le dos tourné.

Comment avaient-ils fait pour passer tant d’années sans se voir ? Ils étaient là, sur le quai numéro J4, en partance pour Oountouqur. Adolescents, ils avaient vécu de beaux étés sur cette planète, puis leurs chemins s’étaient séparés, sans savoir comment. Mais leur groupe était toujours aussi soudé et convivial. Le temps n’avait rien changé à leur entente éternelle. Quel était d’ailleurs ce temps qu’ils ne connaissaient pas ? Ils ne savaient plus s’ils s’étaient connus dans le passé ou dans le futur, si leur vie était réelle ou non… Ce qui importait le plus, cétait que Talykya était là, que Movgalie aussi. Et Hounk, qui avait rejoint le groupe en retard. Avec Léantine et Oko-Yxy, ils ne faisaient plus désormais qu’un amalgame de vie, qu’une boule d’espoir, qu’un empire du possible.

« Oountouqur, embarquement imminent »

Bientôt, ils étaient vingt puis trentre à rire ensemble sur le quai J4. Oko-Yxy étaient au beau milieu du groupe, d’où ils rayonnaient dans tous les sens du terme. La Gare de la Liberté absorbait aussi ces ondes lumineuses et n’avait déjà plus l’apparence qu’elle avait prise pendant la décennie de pouvoir du parti No Wild. Il y a dix ans déjà… Comment en était-on venu jusqu’à accepter ce régime ? Comment avait-on pu, toutes et tous, se résigner à vivre dans le monde nowildiste ? Ingko Bilabil avait certes un immense charisme et une intelligence impressionnante mais qu’il ait pu hypnotiser toute une planète en l’espace de quelques mois dépassait l’entendement.

Aujourd’hui pourtant, les êtres se réveillaient. Ils n’avaient pas cessé, au fond, de haïr ce qu’ils avaient admis sans le vouloir. Malgré les apparences, ils n’avaient pas abandonné leur capacité d’analyse et leur profond altruisme. Ils n’avaient pas cadenassé définitivement leurs pulsions. S’ils avaient été dociles pendant dix ans, ils pouvaient tout aussi bien faire éclater la bulle sombre qui les avait étouffés.

Sur le quai J4 ce jour-là, un élan prenait forme. Une étincelle qui incendierait la forêt de béton. Finalement Oko-Yxy ne partirait pas pour Oountouqur. Ni Léantine. Ni Talykya. Ni Movgalie. Ni Hounk. Et encore moins les autres – qui n’étaient d’ailleurs plus tellement des autres désormais car ils ne formaient plus qu’une force inexorable de délivrance.

Quand le vaisseau pour Oontouqur s’amarra au quai J4, le mouvement s’amplifia. Du vaisseau, surgissaient des Oontouquriens, des Tukalériens, des Houchmois, des Zoulweks, des Oscvilais… Dix ans qu’ils n’avaient pas mis pied sur Terre. Dix ans qu’ils attendaient que les leurs se réveillent ici aussi pour revenir d’exil. Dix ans qui allaient prendre fin en quelques heures – douce impression d’intemporalité.

Le visage Ingko Bilabil se ternissait fatalement sur les écrans. La lumière envahissait désormais toute la gare et débordait par les entrées. Le nowildisme s’évanouissait encore plus rapidement qu’il était apparu.

Oko-Yxy-Léantine étaient à l’avant d’une foule qui ne connaissait pas de fin. Une foule sans horizon – ou plutôt aux horizons confondus. Une masse antinowildiste – pas wildiste car il était grand temps d’en finir avec ces politiques d’œillères qui évacuent ceux qui ne leur ressemblent pas. Un bloc hétéroclite mais jumelé dans le même élan lumineux.

Le tunnel n’est qu’un lointain souvenir. Je suis léger. Si bien avec Yxy et Léantine à mes côtés. Je ne sais pas si tout va tourner bien rond demain mais aujourd’hui les coins et les recoins ne sont plus des obstacles. Yxy et Léantine sont si beaux, si rayonnants. Talykya aussi. Et Movgalie. Et Hounk. Et tous ces Oontouquriens, ces Tukalériens, ces Houchmois, ces Zoulweks, ces Oscvilais… Il n’y a qu’Ingko Bilabil qui implose dans la noirceur qui le ronge. La même noirceur qui a rongé nos dix ans. Mais que sont ces dix ans à côté du nouveau passé que j’ai gagné grâce à Yxy ? Et cet avenir rayonnant avec lui et Léantine…